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Contrées

De villes en lieux-dits, des paysages marqués par les peuplements et les activités des hommes partie 1

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De villes en lieux-dits, des paysages marqués par les peuplements et les activités des hommes partie 1

Les toponymes, ou noms de lieux, sont un des révélateurs de l’histoire de l’appellation Cognac depuis l’époque gallo-romaine. Ils rendent compte de l’humanisation de l’environnement et de ses conséquences sur les paysages.

 

 

(c) Michel Guillard

Les terroirs du Cognac, qui couvrent plus de 80 000 ha et s’étendent sur quatre départements (la Charente-Maritime pour l’essentiel, la Charente pour une grande part et quelques communes des Deux-Sèvres et de la Dordogne), frappent par leur variété. Si les vignes sont prédominantes, notamment à l’est, les bois, les prairies, les cultures céréalières, la végétation maritime apportent leur diversité. Et la toponymie fixée bien avant l’avènement du Cognac en tient compte. Il reste qu’elle est révélatrice de l’humanisation particulière des lieux. On peut déchiffrer en effet dans la toponymie une histoire des peuplements, découvrir les caractéristiques de l’habitat des hommes, de leurs activités, de leurs modes de vie. De naturels, les paysages sont devenus culturels au fil de l’histoire, et la toponymie en est un des révélateurs.

Lorsque le linguiste considère les noms des communes et lieux-dits du terroir, sans prétendre à l’exhaustivité, il est frappé d’y retrouver les échos lointains des parlers originels des premiers habitants, des mots préceltiques, gaulois, latins, franciques aux dénominations de l’ancien français, du français médiéval à la langue d’oc, ou aux appellations du français moderne. C’est toute l’histoire, des Santons aux Charentais, qui s’écrit dans les lieux et sculpte les paysages en faisant apparaître, selon les époques, les dominantes de l’environnement.

Si les toponymes d’origine préceltique sont rares dans notre terroir comme partout en France, on peut noter toutefois les lieux-dits La Groie et La Grouasse (avec suffixe péjoratif) (Cherves- Richemont), La Groie, Grave (Meursac), Graves (Petite Champagne), Cravans (avec initiale assourdie), formes plutôt répandues qui viendraient, comme le français grève ou le bordelais graves (« vin des graves »), d’un prélatin *grava, « sable, gravier », pour indiquer la nature du sol, propice à la viticulture. La dénomination Les Mathes (ou Les Mattes jusqu’au XIXe siècle) serait issue d’une racine prélatine *mutt(a) qui a donné le saintongeais motte, « terre marécageuse », justifiée probablement par le fait que le village médiéval de cette commune était bâti sur une île au milieu du vaste étang de Barbareu, asséché depuis.
Cette rareté, qui n’a rien d’original si on se réfère à l’ensemble des lieux-dits français, est compensée par un nombre plus grand de toponymes gaulois ou gallo- romains. Ainsi, le nom de Cozes serait dérivé de l’anthroponyme gallo-romain Cottius, du gaulois cottos, « vieux », Le Chay, du gaulois caio, qui a donné, en Poitou et Saintonge, le mot chai (et en français le mot quai) et Chaillevette, de chail, qui désigne un caillou et, par extension, une terre très calcaire, modifié en français par le diminutif –ette, bien connu. Des noms de lieux remontent également à l’époque gauloise par leur suffixe -euil (gaul. iolos « clairière », qu’on retrouve en gallois). Le déterminé est soit un nom de personne, soit un élément géographique qui se trouve ainsi antéposé selon la syntaxe celtique. On peut penser que Criteuil (Christolio, 1083-1098) signifie la clairière de Christos. Le deuxième élément s’est vidé ensuite de son sens et le composé est devenu un dérivé dont la finale s’est transformée en –oialos avec accent sur le o, ce qui explique l’évolution phonétique ultérieure en –euil. Le même processus rend compte de Bonneuil (Bonolio en 1098-1109) qui serait le champ ou la clairière de Bonos.

La romanisation qu’ont connue les Gaulois a été si profonde que leurs dialectes ont presque complètement disparu si ce n’est dans le vocabulaire agricole ou dans des formes morphologiques et des ordres syntaxiques. Les toponymes ont pris de nouveaux noms suscités par les défrichements et l’expansion des échanges ou des constructions. Une ville comme Saintes s’est appelée du nom latin de Mediolanum Santonum qui évoque la position centrale de l’agglomération au sein du territoire occupé par les Santons. Le terme Mediolanum, qu’on retrouve dans le nom de plusieurs villes antiques, finit par disparaître progressivement, la ville étant désignée sous le nom de Santonica Urbs ou Urbs Santonorum dès le IVe siècle, c’est-à-dire la ville des Santons. Au VIIIe siècle, les chartes indiquent une Sanctonas qui devient Sanctone au Xe siècle et Xainctes (parfois orthographié Xaintes) à la fin du Moyen Âge. C’est une infinité de mots d’origine latine désignant des lieux caractéristiques qui va être utilisée, comme côteau, font, mont, combe, pallue…, et se substituer aux racines gauloises.
Mais c’est indéniablement un petit suffixe gaulois, -acos, latinisé en –acum (« chez »), qui a connu la plus brillante carrière à l’époque romaine. Il suit majoritairement un nom de personne, le plus souvent romain en –us. Il indique donc, par le nom du propriétaire, le nom du domaine. Cette formation a subsisté jusqu’à l’époque franque puisqu’on retrouve ce suffixe après des noms germaniques. Son développement est lié à l’expansion de l’agriculture en Gaule romaine. Il a évolué en –ay, –é, –ié, ieu(x) ou –y en langue d’oïl (ex. Vitray, Vitry) et en –ac en langue d’oc (ex. Vitrac).

La Saintonge, comme le reste des Charentes, appartenant jusqu’aux XIIe-XIIIe siècles aux parlers d’oc, de nombreux toponymes ont gardé la forme en -ac, comme Chérac, Cognac, Javrezac, Louzac, pour ce qui est des noms des communes des Borderies. Chérac serait le domaine d’un certain Carrius, Cognac celui de Connius, nom de famille latin dérivé du gaulois Connus, Javrezac, la propriété d’un Gallo-Romain Gabritus, variante de Gabritius, et Louzac celle d’un Gallo-Romain Laudius ou d’un Gaulois Lüteus. Il en est de même de Segonzac (Secundiacum en 1097) qui serait le domaine de Secundius, de Touzac (Talziaco, Tauzac en 991-1018) celui de Tautius, d’Angeac-Champagne (Andiacum avant le VIIIe siècle ; le terme Champagne a été rajouté au nom de la commune en 1801 pour la différencier de son homonyme Angeac-Charente), la propriété d’un riche gallo-romain nommé Andius, de Julliac-le-Coq (Julliaco en 1095), domaine de Julius, le nom d’un propriétaire Lecoq ayant été ajouté pour le distinguer de Petit Juillac (commune de Saint-Martial-sur-Né).

Mais Genté (Agento en 1110), le domaine d’un Gaulois nommé Agen, est un des rares toponymes à avoir subi une évolution propre au domaine d’oïl (comme Vitray). Le fait se retrouve ailleurs (Aulnay), ce qui atteste mais rarement le caractère mêlé des parlers d’oc et d’oïl avant le XIVe siècle, car c’est bien la multiplicité des toponymes en –ac qui inscrit les terroirs charentais dans la mouvance d’oc. On peut signaler encore, et la liste serait longue, Gémozac (villa Gemutii), vaste domaine gallo-romain du germanique Germodus, Meursac (Murciacum), possession du Latin Murcius, Mornac-sur-Seudre, domaine de Morinus, Plassac (ou Blacciacum), propriété de Blacius, dont l’implantation gallo-romaine est attestée par la découverte des vestiges de trois villas gallo-romaines, datant des Ier-Ve siècles après notre ère, Grézac (ou Gratiacum), domaine de Gratius, Saint Ciers-du-Conac ou Saint-Cyr-de-Taillac (autres appellations de Saint-Ciers-du-Taillon) appartenant, au XVIIIe siècle, au comté de Cosnac (propriété de Cosnus). Dans Saint- Just-Luzac, Luzac signale la possession de Lucius et désigne probablement une villa gallo-romaine établie à cet endroit.
À côté de ce suffixe très productif, un nouveau suffixe apparaît alors, avec le même sens, sous les formes -anum ou -onum qui ne sont employées que dans certaines régions méridionales. On le rencontre curieusement en concurrence avec –acum dans Saint-Cyr-du-Taillac et Saint-Ciers-du-Taillon, mêmes toponymes qui indiquent tous deux la propriété d’un certain Tallus. On le retrouve dans Saujon (Salvianonem ou villa Salvii), possession du Gallo-Romain Salvio et qui est passé plus tard par les formes normalement attendues Savion, Saujean, Royan, toponyme qui apparaît aussi dans d’autres régions méridionales. Ses formes latinisées sont Roiannum ou Roianum au XIe siècle. Il s’agirait d’une villa romaine appartenant à un certain Roius. Dans Montpellier-de-Médillan, le derniermot indique également le domaine possédé par un Gallo-Romain du nom de Metelius ou Medillus.

La mise en culture du sol poursuivie sous l’Empire romain se continua au cours de l’époque franque et les nouveaux domaines portèrent le nom de leur possesseur suivi d’un mot désignant la propriété rurale : ville (lat. villa qui avait déjà ce sens dans le monde romain), court (lat. cohors « cour de ferme ») et quelques mots plus rares de sens locatifs (mont, val, pont). Dans le Sud-Ouest et en Grande Champagne, en relation avec les établissements francs d’Aquitaine après le VIe siècle, c’est le premier qui a été utilisé : Éraville (Ayrasvilla en 1291) serait le domaine d’Airard, Viville (Vievilla, Vieyvilla vers 1300), précédé de l’adjectif vi (lat. vetus « vieux »), désignerait un domaine rural ancien, Malaville (Malavilla en 1075), le domaine de Mala, Bouteville (Botavilla en 1097) celui de Boto, Ambleville (Amblavilla en 1121) celui d’Amblinus ou d’Amelinu. La syntaxe qui antépose le possesseur devant l’élément possédé est conforme à celle de l’époque concernée. Nieulle-sur-Seudre qui représente le plus ancien Neuville, signifiant ville nouvelle, en témoigne néanmoins.

© F. Argod-Dutard

Avec la fin du Xe siècle, s’ouvre en France, après les Grandes Invasions, une période de stabilisation dans l’organisation féodale. La toponymie va achever de se constituer dans ses grandes lignes ; à partir du XIIIe siècle, les innovations se borneront surtout aux lieux-dits. La vie rurale se concentre autour des lieux défensifs : Château-Bernard (Castro Bernadi) remonterait au latin castellum (« château »), diminutif de castrum (« place forte »), et à un nom de personne d’origine germanique Bernard, probablement le seigneur. Salles-d’Angles (Salis in Campania antérieure au XVe siècle ; créée en 1793, cette commune absorba celle d’Angles) dériverait du germanique seli, en allemand saal, désignant « la chambre, le château », tout comme Salles-de-Barbezieux.

Avec la création de villes neuves, de nouveaux mots apparaissent dans la désignation des lieux, comme bourg qu’on retrouve dans Bourg-sur-Charente (Burgo Canrantonio) ou Taillebourg, tous deux formés à partir du bas latin burgus, « lieu fortifié », emprunté au germanique burgs au Ve siècle. Vers les XIIe–XIIIe siècles, naissent de nouvelles formations, par dérivation de noms de domaines. Le suffixe le plus usité est -ier, souvent au féminin et précédé de l’article. En Grande Champagne, en témoigne Lignières (Lineriis au XIIIe siècle ; Lignières a absorbé Sonneville en 1845). Il s’agit d’un terme issu du gallo-roman linariu, linarias : « terre où l’on cultive le lin » (la graphie moderne a subi l’influence de « ligne »). Les Tribaudières atteste aussi cette formation. Tripault dénomme une personne d’origine française et le suffixe –ieres au féminin pluriel indique ses possessions dans la commune de Cherves- Richemont. Le même toponyme se trouve également ailleurs en France, notamment dans la commune de Thénioux (Cher).

Les noms des nouveaux domaines ruraux peuvent encore être formés avec le suffixe –erie ou –ie, qui indique un ensemble, un lieu d’après le nom du possesseur, d’une spécialité ou d’une particularité. Parmi les nombreux toponymes formés ainsi (La Rauderie, La Tacharderie, La Gandourie, La Garnerie…), notons La Richonnerie (Chérac) ou La Rochonnerie (Cherves-Richemont), devenus nom de personne au XIVe siècle, qui indiquent la possession d’un certain Richon (riche avec un suffixe –on, augmentatif ou diminutif selon les occurrences), La Rauderie, un lieu de plaisir à moins que ce ne soit le domaine d’un certain Arraut. Quant au mot Borderies, il constitue une occurrence moins claire. En principe, le mot est formé du suffixe – erie ou – ie et du radical borde qui a pour origine l’occitan borda « ferme, petite exploitation » mais aussi « surface agricole que pouvait labourer dans l’année une paire de boeufs, selon les régions ».

Les Borderies sont donc un ensemble de petites exploitations. Mais on peut penser également qu’il s’agit d’une formation plus ancienne, notamment d’une adaptation du latin médiéval bordaria (du francique *borda « cabane de planches », pluriel neutre de sens collectif devenu féminin), attestée en 1031 et présente en provençal en 1120. Formation suffixale française ou emprunt antérieur, quoi qu’il en soit, la signification est la même et on peut imaginer qu’un croisement entre le sens de borde et celui du verbe border, présent à l’origine en germanique et en anglais, a pu s’opérer dans le contexte particulier de la région où les vignes côtoient les bois. Ce mot est donc un exemple du croisement à date ancienne entre formations d’oc et d’oïl en Saintonge.

(c) Michel Guillard

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